Exposition

Mossi Traoré, la mode aussi

Collection Mossi, Printemps-été 2020 © Chouaib Arif, Vue de Marseille © Maxime Verret
Collection Mossi, Printemps-été 2020 © Chouaib Arif, Vue de Marseille © Maxime Verret
Capture du film Geste Promesse, production Mucem, 2026 © Wekstein Quesemand
Capture du film Geste Promesse, production Mucem, 2026 © Wekstein Quesemand
Ballon victoire OM, 1993, Mucem © Mucem Yves Inchierman
Ballon victoire OM, 1993, Mucem © Mucem Yves Inchierman
Léonore Baulac, Mouvements, 2021, MOSSI © Julien Benhamou
Léonore Baulac, Mouvements, 2021, MOSSI © Julien Benhamou
Album Olive et Tom, Panini éditeur, 1988, Mucem © Mucem Marianne Kuhn
Album Olive et Tom, Panini éditeur, 1988, Mucem © Mucem Marianne Kuhn

Après le succès de l’exposition « Fashion Folklore » présentée en 2023, le Mucem consacre une exposition à Mossi Traoré, créateur atypique de la scène française pour qui la couture est à la fois terrain d’expérimentation, outil de transmission et langage collectif.

Formé autant dans la rue qu’auprès des maîtres de la couture, Mossi Traoré développe une esthétique épurée et engagée. Sa démarche, incarnée notamment par son école les Ateliers Alix, nommée en hommage à la créatrice de haute-couture Madame Grès, prône une mode accessible et exigeante, ouverte à tous.

Pensée en étroite collaboration avec le styliste, « Mossi Traoré, la mode aussi » propose une immersion dans un univers où la mode dialogue autant avec les cultures populaires qu’avec les arts urbains et les savoir-faire traditionnels. Silhouettes sculpturales, vidéos, textiles en interaction avec les collections du musée et gestes artisanaux jalonnent un parcours en partie immersif, invitant le visiteur à se projeter dans la reconstitution de l’atelier de Mossi Traoré et dans les réserves du Mucem, en l’incitant à toucher les matières, écouter et ressentir.

  • Entretien avec Julia Ferloni-Grandval, commissaire de l’exposition

    Julia Ferloni Granval, Mucem © Mucem Yves Inchierman
    Julia Ferloni Granval, Mucem © Mucem Yves Inchierman

    Pourquoi avoir choisi de consacrer une rétrospective au travail du styliste français Mossi Traoré ?

    Julia Ferloni-Grandval : Les expositions textiles sont une signature du Mucem, et le choix de Mossi Traoré, proposé par le Fonds de Dotation Maison Mode Méditerranée (FDDMM), est un choix fort. À travers lui, le musée souhaite mettre en lumière une personnalité inspirante au parcours atypique et encore peu connue, un créateur attaché aux notions de patrimoine, de transmission, de partage et d’ouverture.

    En consacrant une exposition à un jeune Français issu de l’immigration, ayant grandi dans un quartier populaire, le Mucem affirme sa volonté de s’adresser à un public différent, et notamment aux jeunes éloignés de la culture. Mode, football, hip-hop, cinéma Bollywood sont autant de références populaires, incarnées dans le parcours de Mossi Traoré, qui deviennent ici des points d’entrée pour inviter chacune et chacun à franchir les portes du musée. Cette exposition affirme combien la couture, la création contemporaine, la culture populaire et la responsabilité écologique participent d’un même horizon, celui d’une société vivante.

    Il s’agit donc d’une rencontre évidente, presque naturelle. D’un côté, un musée né au bord de la Méditerranée, façonné par l’idée de relier les rives, de croiser les savoirs, d’observer les sociétés à travers leurs objets et leurs imaginaires. Et de l’autre, un créateur pour qui le vêtement n’est pas un simple habit, mais bien le langage universel du partage, de la mémoire et du mouvement.

    Le titre, « Mossi Traoré, la mode aussi », évoque un univers empreint d’influences multiples.

    Julia Ferloni-Grandval : Ce titre joue volontairement sur le décalage. Mossi Traoré est aujourd’hui largement reconnu pour son engagement social et environnemental fort, pour son travail de transmission à travers son école ou ses collaborations constantes avec des artistes issus de disciplines très diverses : photographie, danse, arts visuels, poésie…

    Cette dimension collective et engagée est indissociable de sa démarche créative, et irrigue ses collections autant que ses projets hors des podiums. Cependant, Mossi Traoré est avant tout un styliste et un créateur. En ce sens, le titre fonctionne comme un clin d’oeil visant à rappeler que Mossi Traoré, c’est bien avant tout une histoire de mode !

    Quelles passerelles peut-on tisser entre le travail de Mossi Traoré et celui du Mucem ?

    Julia Ferloni-Grandval : Le mot « transmission » résume à lui seul l’une des valeurs fortes que partagent l’un et l’autre, et constitue l’un des fils conducteurs de l’exposition. Tous deux cherchent à prolonger les gestes, à donner vie à ce qui, sans eux, risquerait de disparaître : un patrimoine, notamment de savoir-faire. Transmettre, c’est croire en la valeur des savoirs, mais aussi en la puissance du partage.

    Au Mucem, cette conviction irrigue chaque projet. Le musée ne se contente pas de conserver des objets, il leur redonne voix, révèle les gestes oubliés, relie les pratiques d’hier à celles d’aujourd’hui. Il montre comment une technique, un costume, un outil traduisent une manière d’habiter le monde. Chaque objet devient le témoin d’une mémoire partagée entre générations. Mossi Traoré est, lui, avant tout un homme de lien et un passeur : lui aussi tisse des liens entre les cultures. Sa passion pour la danse classique dialogue avec son attachement aux danses urbaines ; son goût pour les monuments chargés d’histoire se conjugue à l’énergie des quartiers populaires ; ses coups de coeur pour des plasticiens contemporains nourrissent son imaginaire et ses créations. Comme le Mucem, il cherche à provoquer des rencontres, à faire dialoguer des mondes contrastés, il refuse les frontières entre art et société, entre populaire et élitiste, entre tradition et innovation.

    La notion de dialogue est d’ailleurs intrinsèque à cette exposition, qui donne à voir couture et prêt-à-porter dans un échange entre l’univers de Mossi Traoré et les collections du Mucem, comme source d’inspiration pour le styliste.

    L’engagement social et sociétal est également au cœur de leur démarche.

    Julia Ferloni-Grandval : Tous deux partagent une pensée écologique commune. Pour le Mucem, l’écologie n’est pas un thème mais une responsabilité, celle d’inventer un rapport au monde où la culture participe à la préservation du vivant. Depuis plusieurs années, le musée est engagé dans des démarches d’écoconception et aborde la question écologique par la recherche et le débat. En 2017, l’exposition « Vies d’ordures » fut un jalon majeur pour le musée, qui a dévoilé par ailleurs sa stratégie de responsabilité sociétale des organisations (RSO) en 2026. Posé sur la mer, c’était le seul musée présent à la Conférence des Océans de l’ONU à Nice, en juin 2025. Mossi Traoré, de son côté, fait de la revalorisation des matériaux un principe fondateur. Ses créations, conçues à partir de linge de maison recyclé, de caoutchouc usagé, de terre de chantier ou de caséine de lait transformées en textile, traduisent une conviction forte : la beauté peut naître du rejet, et l’art devenir un acte de réparation du monde.

    Le styliste et le musée se rejoignent par ailleurs dans une même écologie du lien, du soin ou care étendu au monde dans lequel nous vivons. Tous deux donnent la parole à celles et ceux que l’histoire oublie, à celles et ceux dont la dignité fut niée. Le Mucem a rappelé la puissance des luttes collectives en 2021 dans « VIH/Sida. L’épidémie n’est pas finie » et célébré, avec elles, les cultures romani d’Europe en 2023 dans « Barvalo. Roms, Sinti, Manouches, Gitans, Voyageurs… ». Le musée met en place des dispositifs pour accueillir des publics éloignés de la culture, héberge une classe pour jeunes en situation de phobie scolaire. Mossi Traoré a notamment mis en lumière les travailleuses et travailleurs de l’ombre, exerçant les professions d’éboueur, d’assistante sociale ou d’agent de nettoyage, qui prennent soin des autres et qu’il élève au rang de modèles, dans son exposition « Ça charbonne » présentée en 2021 dans le quartier des Hautes-Noues, à Villiers-sur-Marne, et à la Goutte d’Or, à Paris.

    Mossi Traoré et le Mucem prônent enfin la justesse : créer avec conscience, inventer sans effacer, agir sans détruire. Leur travail repose sur la conviction que créer peut aussi signifier réparer. Dans l’atelier du créateur comme dans les salles du musée, un même geste se répète, discret et obstiné : celui de recoudre le monde.

    Cette volonté de « recoudre le monde » sera notamment visible en fin de parcours.

    Julia Ferloni-Grandval : L’exposition s’achève en effet sur une œuvre collective dédiée à la transmission, au partage et à l’engagement social et écologique. Née de la rencontre, initiée par le Fonds de Dotation Maison Mode Méditerranée (FDDMM), entre Mossi Traoré et l’atelier marseillais Fil Rouge, acteur de la confection durable et de la réinsertion professionnelle, cette création unit excellence et valeurs communes. Pour « Mossi Traoré, la mode aussi », Fil Rouge a fabriqué à partir du dessin Emotions de Mossi un maillot et un short de football, que ses ouvrières ont retravaillés grâce à un procédé de sublimation textile et de broderie minutieuse. Cette œuvre affirme que la mode, entre art, métier et solidarité, peut contribuer à un monde plus juste et durable.

    Un tee-shirt inspiré du travail de Mossi Traoré et fabriqué dans les ateliers de Fil Rouge sera par ailleurs en vente ; il soutient le travail de réinsertion professionnelle porté par Fil Rouge, et fait résonner l’ambition de care et d’engagement social.

  • Entretien avec Mossi Traoré, directeur artistique de l’exposition

    Portrait Mossi Traoré ©Michael Foust
    Portrait Mossi Traoré ©Michael Foust

    Danse, art contemporain, cinéma… L’exposition met en scène la richesse de votre travail.

    Mossi Traoré : Mon univers est en effet multiple, et composé de celles et ceux qui m’animent et m’entourent. Mon travail se fonde sur des connexions parfois peu probables, entre modernité et tradition, sur une détermination à toujours aller au bout de mes idées. Quand on m’a proposé de monter l’exposition, j’ai souhaité inviter d’autres artistes comme Lee Bul, Lee Bae, Hassan Massoudy, Ibrahim Ballo ou Simone Pheulpin.

    Outre l’art, j’aime mettre en scène « les invisibles » dans une volonté d’éveil populaire, pour donner à voir celles et ceux qui œuvrent en silence et qu’on ne voit pas assez, comme les soignants pendant le Covid ou les éboueurs de la ville de Paris. J’ai choisi de le raconter autrement dans cette exposition, en montant une nouvelle version de « Ça charbonne », initialement présentée en 2021 et mettant cette fois en scène le travail des danseuses et danseurs coréens de l’Opéra de Paris. Chaque jour, ils répètent les mêmes gestes avec obstination, rigueur et acharnement, jusqu’à atteindre l’excellence. C’est aussi une métaphore du monde de la couture ou du football, fait de gestes infiniment techniques, souvent imperceptibles pour le grand public.

    L’exposition raconte également une multitude d’autres choses qui me nourrissent, comme le cinéma Bollywood et ses actrices, l’influence de grands couturiers – de Yohji Yamamoto à Madame Grès – ou encore le quartier dans lequel j’ai grandi. La mode m’a amené à cette richesse et à cette diversité. Et tout ça résume qui je suis.

    C’est la première fois qu’un musée vous consacre une rétrospective. Quel lien entretenez-vous avec le Mucem et avec Marseille ?

    Mossi Traoré : Ma rencontre avec le Mucem s’est faite en même temps qu’avec Marseille. Jusqu’ici, je ne connaissais de la ville qu’une passion nourrie depuis l’enfance pour l’Olympique de Marseille. C’est en travaillant sur l’exposition de la Galerie du 19M Marseille, au fort Saint-Jean en 2024, que j’ai véritablement découvert la ville et le Mucem. Ville-monde, Marseille incarne des valeurs d’accueil et de métissage culturel qui me sont chères, et porte en elle une énergie populaire et une ferveur incroyables.

    Le Mucem souhaitait collaborer avec une personne capable d’apporter un regard inédit sur la mode et sur le musée, en attirant un public qui n’a pas l’habitude de franchir les portes de la culture. J’ai toujours voulu créer des passerelles, et cette démarche m’a énormément plu. Avec le Mucem, nous défendons la démocratisation culturelle, convaincus que l’art doit aller vers celles et ceux qui n’y ont pas accès. J’ai souvent amené la culture hors des institutions, en organisant des défilés et des expositions dans les quartiers, que j’utilisais alors comme musées à ciel ouvert, à la fois lumineux et sombres. Cette fois, j’invite tous les publics à découvrir mon travail dans l’enceinte du musée. Grâce à la mode, j’ai découvert le monde de la culture, dans lequel je me suis rapidement senti à l’aise et je souhaite que les jeunes ne craignent pas de découvrir ce monde à leur tour.

    Vous avez effectué des recherches dans les réserves du Mucem. Certains objets vous ont particulièrement marqué ?

    Mossi Traoré : De ma première visite dans les réserves, je retiens un doux parfum d’enfance. L’endroit était plaisant, des souvenirs m’animaient, comme la découverte d’un album Panini du manga culte japonais Olive et Tom qui a bercé mon enfance, ou les morceaux de manèges évoquant les fêtes foraines de ma jeunesse. Quant au ballon commémoratif de la victoire de l’Olympique de Marseille en 1993, symbole de mémoire collective, de ferveur et de rêve, il devait impérativement figurer dans l’exposition. En tant qu’ancien joueur de foot et fan inconditionnel de l’OM, ce ballon révèle à mes yeux la manière dont la culture populaire peut s’élever au rang de patrimoine.

    J’ai également découvert des objets évoquant mon travail, comme les couronnes mortuaires rappelant le défilé organisé au cimetière du Père Lachaise en 2012. De nombreux objets en lien avec la couture sont présents dans l’exposition (fers à repasser, machines à coudre, moules à plisser…). La « rencontre » avec certains vêtements présentant des détails de couture très travaillés m’a donné envie de les réinterpréter, en respectant toujours leur âme, leur héritage et leur mémoire. Deux éléments de costumes bretons et croates, présentés en pendant de la reconstitution de mon atelier, m’ont d’ailleurs inspiré deux pièces des collections MOSSI 2025 et 2026. Tous ces objets m’évoquaient un sentiment d’intimité et d’affection, qui m’ont donné l’envie – et le besoin – d’y revenir et d’y travailler avec mes équipes pour me nourrir et continuer d’explorer les trésors des collections.

    L’exposition présente plusieurs pans très immersifs. Il était important que le visiteur soit actif ?

    Mossi Traoré : Le parcours de l’exposition déroule des thèmes qui me sont chers, dont on peut retrouver un écho dans les collections du Mucem. Et quoi de mieux que de proposer aux visiteurs de découvrir « l’invisible » (une partie des réserves du Mucem et mon atelier), en leur proposant une plongée dans les coulisses à travers des reconstitutions fidèles.

    L’exposition vise donc à impliquer activement les visiteurs, les transformant en acteurs de leur parcours. Outre ces reconstitutions, l’exposition invitera parfois à la contemplation et au rêve en offrant des espaces où s’asseoir pour voir, écouter, éprouver, toucher et ressentir, et elle prendra d’autres fois la forme d’une déambulation libre au milieu d’œuvres spectaculaires – au sens littéral « d’offrir un spectacle » – pour vivre une expérience sensible et immersive. Et tout cela traduit bien les notions de partage et de mouvement que le Mucem et moi défendons.

    Vous avez également créé des œuvres spécialement pour l’exposition. Pouvez-vous nous les présenter ?

    Mossi Traoré : J’ai souhaité concevoir, avec mon équipe, trois œuvres inédites. La série photographique est née de mon désir de travailler avec l’actrice franco-indienne Kalki Koechlin, dont le double héritage culturel incarne naturellement le dialogue franco-indien qui imprègne mon travail. Photographié au musée du Louvre, ce projet rend hommage aux savoir-faire textiles et aux mains invisibles des ateliers de couture. Inspirée de la notion de « Trésor humain vivant » définie par l’UNESCO, cette création raconte, sublime et met en avant les gestes de couture, en rendant hommage aux couturières et couturiers.

    J’ai également souhaité revisiter « Ça charbonne », une exposition née en 2021 dans le contexte de la crise du Covid-19, qui rendait visibles celles et ceux ayant continué à travailler malgré la pandémie. Le projet se réinvente aujourd’hui pour le Mucem, en collaboration avec des danseuses et danseurs de l’Opéra de Paris. La danse classique s’invite au cœur de la cité des Hautes-Noues, à Villiers-sur-Marne, pour faire se rencontrer des univers, des gestes et des corps habituellement éloignés.

    Enfin, mon univers et mes éléments graphiques ont inspiré les créations textiles réalisées par l’atelier Fil Rouge, pour devenir l’emblème d’un projet mené au stade Vélodrome avec Vanessa Le Moigne, une personnalité que j’admire et dont les valeurs font écho à mon travail, apportant une authenticité et une résonance particulières à l’exposition. Ce projet incarne parfaitement.

Trois œuvres, créées spécialement pour l’exposition, tissent des liens entre le travail du styliste, le rôle et l’ambition du Mucem, illustrant chacune la préservation et la transmission des savoir-faire. Une nouvelle version de « Ça charbonne » met en scène des danseurs coréens de l’Opéra de Paris dans la cité des Hautes-Noues à Villiers-sur-Marne ; un projet mené au stade Vélodrome sert de décor à des créations textiles, dont une a été réalisée en collaboration avec l’atelier de réinsertion professionnel marseillais Fil Rouge ; enfin, une série photographique inspirée par les collections du Mucem et capturée au Louvre raconte et sublime les gestes accomplis par les artisans de la couture.

À travers cette exposition, le styliste et le Mucem affirment leur ambition commune de s’ériger en passeurs entre patrimoine et création contemporaine, mettant en lumière des récits souvent invisibles, porteurs de sens et de mémoire.

Commissariat

Julia Ferloni-Grandval, conservatrice du patrimoine, experte internationale, Expertise France

Direction artistique

Mossi Traoré, créateur de mode et fondateur des Ateliers Alix assisté de Pooja Singh

Scénographie

Roll

Graphisme

République Studio

Après le succès de l’exposition « Fashion Folklore » présentée en 2023, le Mucem consacre une exposition à Mossi Traoré, créateur atypique de la scène française pour qui la couture est à la fois terrain d’expérimentation, outil de transmission et langage collectif.

Capture du film Geste Promesse, production Mucem, 2026 © Wekstein Quesemand
Capture du film Geste Promesse, production Mucem, 2026 © Wekstein Quesemand

Formé autant dans la rue qu’auprès des maîtres de la couture, Mossi Traoré développe une esthétique épurée et engagée. Sa démarche, incarnée notamment par son école les Ateliers Alix, nommée en hommage à la créatrice de haute-couture Madame Grès, prône une mode accessible et exigeante, ouverte à tous.

Pensée en étroite collaboration avec le styliste, « Mossi Traoré, la mode aussi » propose une immersion dans un univers où la mode dialogue autant avec les cultures populaires qu’avec les arts urbains et les savoir-faire traditionnels. Silhouettes sculpturales, vidéos, textiles en interaction avec les collections du musée et gestes artisanaux jalonnent un parcours en partie immersif, invitant le visiteur à se projeter dans la reconstitution de l’atelier de Mossi Traoré et dans les réserves du Mucem, en l’incitant à toucher les matières, écouter et ressentir.

Ballon victoire OM, 1993, Mucem © Mucem Yves Inchierman
Ballon victoire OM, 1993, Mucem © Mucem Yves Inchierman
  • Entretien avec Julia Ferloni-Grandval, commissaire de l’exposition

    Julia Ferloni Granval, Mucem © Mucem Yves Inchierman
    Julia Ferloni Granval, Mucem © Mucem Yves Inchierman

    Pourquoi avoir choisi de consacrer une rétrospective au travail du styliste français Mossi Traoré ?

    Julia Ferloni-Grandval : Les expositions textiles sont une signature du Mucem, et le choix de Mossi Traoré, proposé par le Fonds de Dotation Maison Mode Méditerranée (FDDMM), est un choix fort. À travers lui, le musée souhaite mettre en lumière une personnalité inspirante au parcours atypique et encore peu connue, un créateur attaché aux notions de patrimoine, de transmission, de partage et d’ouverture.

    En consacrant une exposition à un jeune Français issu de l’immigration, ayant grandi dans un quartier populaire, le Mucem affirme sa volonté de s’adresser à un public différent, et notamment aux jeunes éloignés de la culture. Mode, football, hip-hop, cinéma Bollywood sont autant de références populaires, incarnées dans le parcours de Mossi Traoré, qui deviennent ici des points d’entrée pour inviter chacune et chacun à franchir les portes du musée. Cette exposition affirme combien la couture, la création contemporaine, la culture populaire et la responsabilité écologique participent d’un même horizon, celui d’une société vivante.

    Il s’agit donc d’une rencontre évidente, presque naturelle. D’un côté, un musée né au bord de la Méditerranée, façonné par l’idée de relier les rives, de croiser les savoirs, d’observer les sociétés à travers leurs objets et leurs imaginaires. Et de l’autre, un créateur pour qui le vêtement n’est pas un simple habit, mais bien le langage universel du partage, de la mémoire et du mouvement.

    Le titre, « Mossi Traoré, la mode aussi », évoque un univers empreint d’influences multiples.

    Julia Ferloni-Grandval : Ce titre joue volontairement sur le décalage. Mossi Traoré est aujourd’hui largement reconnu pour son engagement social et environnemental fort, pour son travail de transmission à travers son école ou ses collaborations constantes avec des artistes issus de disciplines très diverses : photographie, danse, arts visuels, poésie…

    Cette dimension collective et engagée est indissociable de sa démarche créative, et irrigue ses collections autant que ses projets hors des podiums. Cependant, Mossi Traoré est avant tout un styliste et un créateur. En ce sens, le titre fonctionne comme un clin d’oeil visant à rappeler que Mossi Traoré, c’est bien avant tout une histoire de mode !

    Quelles passerelles peut-on tisser entre le travail de Mossi Traoré et celui du Mucem ?

    Julia Ferloni-Grandval : Le mot « transmission » résume à lui seul l’une des valeurs fortes que partagent l’un et l’autre, et constitue l’un des fils conducteurs de l’exposition. Tous deux cherchent à prolonger les gestes, à donner vie à ce qui, sans eux, risquerait de disparaître : un patrimoine, notamment de savoir-faire. Transmettre, c’est croire en la valeur des savoirs, mais aussi en la puissance du partage.

    Au Mucem, cette conviction irrigue chaque projet. Le musée ne se contente pas de conserver des objets, il leur redonne voix, révèle les gestes oubliés, relie les pratiques d’hier à celles d’aujourd’hui. Il montre comment une technique, un costume, un outil traduisent une manière d’habiter le monde. Chaque objet devient le témoin d’une mémoire partagée entre générations. Mossi Traoré est, lui, avant tout un homme de lien et un passeur : lui aussi tisse des liens entre les cultures. Sa passion pour la danse classique dialogue avec son attachement aux danses urbaines ; son goût pour les monuments chargés d’histoire se conjugue à l’énergie des quartiers populaires ; ses coups de coeur pour des plasticiens contemporains nourrissent son imaginaire et ses créations. Comme le Mucem, il cherche à provoquer des rencontres, à faire dialoguer des mondes contrastés, il refuse les frontières entre art et société, entre populaire et élitiste, entre tradition et innovation.

    La notion de dialogue est d’ailleurs intrinsèque à cette exposition, qui donne à voir couture et prêt-à-porter dans un échange entre l’univers de Mossi Traoré et les collections du Mucem, comme source d’inspiration pour le styliste.

    L’engagement social et sociétal est également au cœur de leur démarche.

    Julia Ferloni-Grandval : Tous deux partagent une pensée écologique commune. Pour le Mucem, l’écologie n’est pas un thème mais une responsabilité, celle d’inventer un rapport au monde où la culture participe à la préservation du vivant. Depuis plusieurs années, le musée est engagé dans des démarches d’écoconception et aborde la question écologique par la recherche et le débat. En 2017, l’exposition « Vies d’ordures » fut un jalon majeur pour le musée, qui a dévoilé par ailleurs sa stratégie de responsabilité sociétale des organisations (RSO) en 2026. Posé sur la mer, c’était le seul musée présent à la Conférence des Océans de l’ONU à Nice, en juin 2025. Mossi Traoré, de son côté, fait de la revalorisation des matériaux un principe fondateur. Ses créations, conçues à partir de linge de maison recyclé, de caoutchouc usagé, de terre de chantier ou de caséine de lait transformées en textile, traduisent une conviction forte : la beauté peut naître du rejet, et l’art devenir un acte de réparation du monde.

    Le styliste et le musée se rejoignent par ailleurs dans une même écologie du lien, du soin ou care étendu au monde dans lequel nous vivons. Tous deux donnent la parole à celles et ceux que l’histoire oublie, à celles et ceux dont la dignité fut niée. Le Mucem a rappelé la puissance des luttes collectives en 2021 dans « VIH/Sida. L’épidémie n’est pas finie » et célébré, avec elles, les cultures romani d’Europe en 2023 dans « Barvalo. Roms, Sinti, Manouches, Gitans, Voyageurs… ». Le musée met en place des dispositifs pour accueillir des publics éloignés de la culture, héberge une classe pour jeunes en situation de phobie scolaire. Mossi Traoré a notamment mis en lumière les travailleuses et travailleurs de l’ombre, exerçant les professions d’éboueur, d’assistante sociale ou d’agent de nettoyage, qui prennent soin des autres et qu’il élève au rang de modèles, dans son exposition « Ça charbonne » présentée en 2021 dans le quartier des Hautes-Noues, à Villiers-sur-Marne, et à la Goutte d’Or, à Paris.

    Mossi Traoré et le Mucem prônent enfin la justesse : créer avec conscience, inventer sans effacer, agir sans détruire. Leur travail repose sur la conviction que créer peut aussi signifier réparer. Dans l’atelier du créateur comme dans les salles du musée, un même geste se répète, discret et obstiné : celui de recoudre le monde.

    Cette volonté de « recoudre le monde » sera notamment visible en fin de parcours.

    Julia Ferloni-Grandval : L’exposition s’achève en effet sur une œuvre collective dédiée à la transmission, au partage et à l’engagement social et écologique. Née de la rencontre, initiée par le Fonds de Dotation Maison Mode Méditerranée (FDDMM), entre Mossi Traoré et l’atelier marseillais Fil Rouge, acteur de la confection durable et de la réinsertion professionnelle, cette création unit excellence et valeurs communes. Pour « Mossi Traoré, la mode aussi », Fil Rouge a fabriqué à partir du dessin Emotions de Mossi un maillot et un short de football, que ses ouvrières ont retravaillés grâce à un procédé de sublimation textile et de broderie minutieuse. Cette œuvre affirme que la mode, entre art, métier et solidarité, peut contribuer à un monde plus juste et durable.

    Un tee-shirt inspiré du travail de Mossi Traoré et fabriqué dans les ateliers de Fil Rouge sera par ailleurs en vente ; il soutient le travail de réinsertion professionnelle porté par Fil Rouge, et fait résonner l’ambition de care et d’engagement social.

  • Entretien avec Mossi Traoré, directeur artistique de l’exposition

    Portrait Mossi Traoré ©Michael Foust
    Portrait Mossi Traoré ©Michael Foust

    Danse, art contemporain, cinéma… L’exposition met en scène la richesse de votre travail.

    Mossi Traoré : Mon univers est en effet multiple, et composé de celles et ceux qui m’animent et m’entourent. Mon travail se fonde sur des connexions parfois peu probables, entre modernité et tradition, sur une détermination à toujours aller au bout de mes idées. Quand on m’a proposé de monter l’exposition, j’ai souhaité inviter d’autres artistes comme Lee Bul, Lee Bae, Hassan Massoudy, Ibrahim Ballo ou Simone Pheulpin.

    Outre l’art, j’aime mettre en scène « les invisibles » dans une volonté d’éveil populaire, pour donner à voir celles et ceux qui œuvrent en silence et qu’on ne voit pas assez, comme les soignants pendant le Covid ou les éboueurs de la ville de Paris. J’ai choisi de le raconter autrement dans cette exposition, en montant une nouvelle version de « Ça charbonne », initialement présentée en 2021 et mettant cette fois en scène le travail des danseuses et danseurs coréens de l’Opéra de Paris. Chaque jour, ils répètent les mêmes gestes avec obstination, rigueur et acharnement, jusqu’à atteindre l’excellence. C’est aussi une métaphore du monde de la couture ou du football, fait de gestes infiniment techniques, souvent imperceptibles pour le grand public.

    L’exposition raconte également une multitude d’autres choses qui me nourrissent, comme le cinéma Bollywood et ses actrices, l’influence de grands couturiers – de Yohji Yamamoto à Madame Grès – ou encore le quartier dans lequel j’ai grandi. La mode m’a amené à cette richesse et à cette diversité. Et tout ça résume qui je suis.

    C’est la première fois qu’un musée vous consacre une rétrospective. Quel lien entretenez-vous avec le Mucem et avec Marseille ?

    Mossi Traoré : Ma rencontre avec le Mucem s’est faite en même temps qu’avec Marseille. Jusqu’ici, je ne connaissais de la ville qu’une passion nourrie depuis l’enfance pour l’Olympique de Marseille. C’est en travaillant sur l’exposition de la Galerie du 19M Marseille, au fort Saint-Jean en 2024, que j’ai véritablement découvert la ville et le Mucem. Ville-monde, Marseille incarne des valeurs d’accueil et de métissage culturel qui me sont chères, et porte en elle une énergie populaire et une ferveur incroyables.

    Le Mucem souhaitait collaborer avec une personne capable d’apporter un regard inédit sur la mode et sur le musée, en attirant un public qui n’a pas l’habitude de franchir les portes de la culture. J’ai toujours voulu créer des passerelles, et cette démarche m’a énormément plu. Avec le Mucem, nous défendons la démocratisation culturelle, convaincus que l’art doit aller vers celles et ceux qui n’y ont pas accès. J’ai souvent amené la culture hors des institutions, en organisant des défilés et des expositions dans les quartiers, que j’utilisais alors comme musées à ciel ouvert, à la fois lumineux et sombres. Cette fois, j’invite tous les publics à découvrir mon travail dans l’enceinte du musée. Grâce à la mode, j’ai découvert le monde de la culture, dans lequel je me suis rapidement senti à l’aise et je souhaite que les jeunes ne craignent pas de découvrir ce monde à leur tour.

    Vous avez effectué des recherches dans les réserves du Mucem. Certains objets vous ont particulièrement marqué ?

    Mossi Traoré : De ma première visite dans les réserves, je retiens un doux parfum d’enfance. L’endroit était plaisant, des souvenirs m’animaient, comme la découverte d’un album Panini du manga culte japonais Olive et Tom qui a bercé mon enfance, ou les morceaux de manèges évoquant les fêtes foraines de ma jeunesse. Quant au ballon commémoratif de la victoire de l’Olympique de Marseille en 1993, symbole de mémoire collective, de ferveur et de rêve, il devait impérativement figurer dans l’exposition. En tant qu’ancien joueur de foot et fan inconditionnel de l’OM, ce ballon révèle à mes yeux la manière dont la culture populaire peut s’élever au rang de patrimoine.

    J’ai également découvert des objets évoquant mon travail, comme les couronnes mortuaires rappelant le défilé organisé au cimetière du Père Lachaise en 2012. De nombreux objets en lien avec la couture sont présents dans l’exposition (fers à repasser, machines à coudre, moules à plisser…). La « rencontre » avec certains vêtements présentant des détails de couture très travaillés m’a donné envie de les réinterpréter, en respectant toujours leur âme, leur héritage et leur mémoire. Deux éléments de costumes bretons et croates, présentés en pendant de la reconstitution de mon atelier, m’ont d’ailleurs inspiré deux pièces des collections MOSSI 2025 et 2026. Tous ces objets m’évoquaient un sentiment d’intimité et d’affection, qui m’ont donné l’envie – et le besoin – d’y revenir et d’y travailler avec mes équipes pour me nourrir et continuer d’explorer les trésors des collections.

    L’exposition présente plusieurs pans très immersifs. Il était important que le visiteur soit actif ?

    Mossi Traoré : Le parcours de l’exposition déroule des thèmes qui me sont chers, dont on peut retrouver un écho dans les collections du Mucem. Et quoi de mieux que de proposer aux visiteurs de découvrir « l’invisible » (une partie des réserves du Mucem et mon atelier), en leur proposant une plongée dans les coulisses à travers des reconstitutions fidèles.

    L’exposition vise donc à impliquer activement les visiteurs, les transformant en acteurs de leur parcours. Outre ces reconstitutions, l’exposition invitera parfois à la contemplation et au rêve en offrant des espaces où s’asseoir pour voir, écouter, éprouver, toucher et ressentir, et elle prendra d’autres fois la forme d’une déambulation libre au milieu d’œuvres spectaculaires – au sens littéral « d’offrir un spectacle » – pour vivre une expérience sensible et immersive. Et tout cela traduit bien les notions de partage et de mouvement que le Mucem et moi défendons.

    Vous avez également créé des œuvres spécialement pour l’exposition. Pouvez-vous nous les présenter ?

    Mossi Traoré : J’ai souhaité concevoir, avec mon équipe, trois œuvres inédites. La série photographique est née de mon désir de travailler avec l’actrice franco-indienne Kalki Koechlin, dont le double héritage culturel incarne naturellement le dialogue franco-indien qui imprègne mon travail. Photographié au musée du Louvre, ce projet rend hommage aux savoir-faire textiles et aux mains invisibles des ateliers de couture. Inspirée de la notion de « Trésor humain vivant » définie par l’UNESCO, cette création raconte, sublime et met en avant les gestes de couture, en rendant hommage aux couturières et couturiers.

    J’ai également souhaité revisiter « Ça charbonne », une exposition née en 2021 dans le contexte de la crise du Covid-19, qui rendait visibles celles et ceux ayant continué à travailler malgré la pandémie. Le projet se réinvente aujourd’hui pour le Mucem, en collaboration avec des danseuses et danseurs de l’Opéra de Paris. La danse classique s’invite au cœur de la cité des Hautes-Noues, à Villiers-sur-Marne, pour faire se rencontrer des univers, des gestes et des corps habituellement éloignés.

    Enfin, mon univers et mes éléments graphiques ont inspiré les créations textiles réalisées par l’atelier Fil Rouge, pour devenir l’emblème d’un projet mené au stade Vélodrome avec Vanessa Le Moigne, une personnalité que j’admire et dont les valeurs font écho à mon travail, apportant une authenticité et une résonance particulières à l’exposition. Ce projet incarne parfaitement.

Léonore Baulac, Mouvements, 2021, MOSSI © Julien Benhamou
Léonore Baulac, Mouvements, 2021, MOSSI © Julien Benhamou

Trois œuvres, créées spécialement pour l’exposition, tissent des liens entre le travail du styliste, le rôle et l’ambition du Mucem, illustrant chacune la préservation et la transmission des savoir-faire. Une nouvelle version de « Ça charbonne » met en scène des danseurs coréens de l’Opéra de Paris dans la cité des Hautes-Noues à Villiers-sur-Marne ; un projet mené au stade Vélodrome sert de décor à des créations textiles, dont une a été réalisée en collaboration avec l’atelier de réinsertion professionnel marseillais Fil Rouge ; enfin, une série photographique inspirée par les collections du Mucem et capturée au Louvre raconte et sublime les gestes accomplis par les artisans de la couture.

À travers cette exposition, le styliste et le Mucem affirment leur ambition commune de s’ériger en passeurs entre patrimoine et création contemporaine, mettant en lumière des récits souvent invisibles, porteurs de sens et de mémoire.

Album Olive et Tom, Panini éditeur, 1988, Mucem © Mucem Marianne Kuhn
Album Olive et Tom, Panini éditeur, 1988, Mucem © Mucem Marianne Kuhn

Commissariat

Julia Ferloni-Grandval, conservatrice du patrimoine, experte internationale, Expertise France

Direction artistique

Mossi Traoré, créateur de mode et fondateur des Ateliers Alix assisté de Pooja Singh

Scénographie

Roll

Graphisme

République Studio

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