Manger les images




Manger une image, quelle drôle d’idée !
Et pourtant on ne cesse de s’en repaître, depuis la plus lointaine Antiquité jusqu’à nos jours, notamment en Europe et en Méditerranée. Alors comment expliquer pareille attitude à leur égard ?
Pourquoi incorporer une image, la prendre en soi, au risque de la détruire, plutôt que l’observer sagement à distance ? Quelles fonctions peuvent être attribuées à ces gestes, à cette expérience si particulière des images ? Que révèle de nous-mêmes et de nos sociétés semblable comportement ?
L’exposition « Manger les images » répond à ces questions en montrant que l’ingestion d’un objet figuré permet de loger dans la nuit de son corps ce qui est susceptible de nous soigner, nous protéger, nous transformer, mais aussi nous offrir les moyens d’apprendre, de résister, de jouer, de rêver et de participer à la vie de communautés dédiées.
Autour de l'exposition
Entretien avec Jérémie Koering et Raphaël Bories, commissaires de l’exposition
Manger une image plutôt que la contempler, n’est-ce pas un paradoxe ?
Jérémie Koering : À première vue, ce phénomène est en effet contre-intuitif puisque notre éducation nous pousse à imaginer qu’une image est faite pour être regardée et tenue à distance. Et pourtant, l’exposition s’attache à révéler que notre rapport aux images convoque d’autres sens ; le goût et le toucher sont ainsi souvent entremêlés. Si l’ingestion peut être métaphorique, notamment dans la littérature artistique, la consommation d’images est parfois bien réelle. La relation entretenue avec l’image dépasse alors la simple contemplation, et il faut aller plus loin et passer à une relation corporelle à l’objet figuratif.
Manger une image, c’est donc refuser qu’elle reste à distance et cet étrange désir de la prendre en soi remonte à la nuit des temps. La multiplication de ces occurrences dans l’histoire, très différentes selon les époques et les lieux, m’a mené à consigner mon travail de recherche dans un ouvrage publié en 2021, Les iconophages. Une histoire de l’ingestion des images (Actes Sud)1.
Alors, pour quelles raisons mange-t-on des images ?
Jérémie Koering : On les consomme pour deux grandes raisons. La première, souvent inscrite dans un cadre religieux, cultuel ou magique, repose sur l’idée que l’image porte une force, une puissance supranaturelle: l’ingestion de l’objet figuré ou de l’artéfact figuratif permet de se soigner, de se protéger d’un mal ou de s’unir au divin en captant la vertu qu’elle véhicule. Cette notion est très présente depuis l’Antiquité, dans des religions aussi différentes que les religions polythéistes de l’Égypte, de la Grèce et de la Rome antiques, ou dans les religions du Livre – l’ingestion du texte permet alors de transmettre le savoir.
La seconde « raison » tient plus spécifiquement au rôle fédérateur qu’on leur attribue: ingérer une image qui nous représente permet de renforcer le lien collectif en partageant une certaine vision du monde.
Les images nous aident alors à vivre ensemble, et deviennent des vecteurs de cohésion sociale. Beaucoup d’images comestibles sont ainsi produites pour être consommées en communauté lors d’événements comme des mariages ou des naissances (gâteaux, sculptures, confiseries…), mais également dans des contextes religieux ou politiques.
L’iconophagie peut-elle être un acte de contestation ?
Raphaël Bories : Tout à fait, l’image peut être mangée par contestation, par exemple afin de mettre en scène la destitution d’un dirigeant politique – il s’agit alors principalement de caricatures et non d’images réellement comestibles. Les artistes contemporains en ont parfois fait un espace de réflexion politique, afin de se soulever face à ce qui semble insoutenable, comme Micha Laury et ses soldats en chocolat, mettant en évidence la faculté de l’art à contester l’ordre des choses.
L’iconophagie cherche alors à recomposer ou renverser le monde tel qu’il est établi – une idée que l’on retrouve principalement chez les artistes bien sûr, mais également chez les enfants.
On peut également manger une image dans un désir de pouvoir, d’absorption qui vire à la destruction et le visiteur y sera confronté dès l’introduction, avec la diffusion d’un extrait du film Red Dragon montrant un homme dévorant une aquarelle de William Blake dans une pulsion frénétique. Dans « Manger les images », l’iconophagie oscille en permanence entre dimension métaphorique et réelle, mais également entre « bonne » et «mauvaise ingestion ».
Comment s’articule le parcours de « Manger les images » ?
Jérémie Koering : La première partie de l’exposition, Imaginaires de l’ingestion, nous explique pourquoi on a de tout temps incorporé une image ou un texte afin d’acquérir une forme de savoir ou de sagesse, et met en évidence l’importance de ce geste dans la culture occidentale.
La deuxième partie, Images salvatrices, et la troisième partie, Banquets d’images, déroulent les deux grandes motivations menant à l’ingestion des images précédemment détaillées : on consomme une image pour se soigner ou se protéger, ou alors pour créer du commun.
Ces trois sections sont intimement liées et répondent, ensemble, à la grande question soulevée par l’exposition: pourquoi mangeons-nous des images ?
Comment l’exposition s’inscrit-elle dans le projet scientifique et culturel du Mucem ?
Raphaël Bories : L’exposition est abordée sous un prisme multidisciplinaire – histoire, histoire de l’art, création contemporaine, anthropologie – intimement lié au projet scientifique et culturel du Mucem, dont la vocation est justement d’appréhender des sujets dans une pluralité d’approches.
L’iconophagie est par ailleurs une pratique dont on trouve de très nombreux témoignages en Europe et dans le bassin méditerranéen, même si l’exposition propose aussi une ouverture vers les pratiques d’Amérique latine, et notamment du Mexique.
C’est enfin un sujet qui fait véritablement écho aux collections du musée et à leurs spécificités. Cette question des images comestibles est liée à toute une série d’objets collectés et conservés par le Mucem, et avant lui par les musées qui l’ont précédé et dont il est l’héritier : le musée national des Arts et Traditions populaires, le musée de l’Homme et le musée d’Ethnographie du Trocadéro.
De nombreuses institutions prêteuses enrichissent l’exposition en reflétant la diversité des époques et des sociétés concernées par l’iconophagie : Bibliothèque nationale de France, musée national du Prado, musée du Louvre, musée du Quai Branly – Jacques Chirac, musée de Cluny et bien d’autres encore.
Justement, à quelle typologie d’œuvres nous attendre ?
Raphaël Bories : Plus de 430 œuvres et objets sont présentés dans l’exposition, dont 250 proviennent des collections du Mucem. Les denrées alimentaires, habituellement conservées dans les chambres froides du musée, sont ainsi montrées au public et replacées dans des contextes d’utilisation très variés. De nombreux objets sont issus des collectes de terrain, et s’accompagnent de matière documentaire (photos, films ethnographiques, entretiens…) permettant de les contextualiser.
Dans « Manger les images », les amulettes de l’Égypte antique côtoient les œuvres d’artistes contemporains ; les œuvres majeures du XVIIe siècle dialoguent avec les moules à hosties du Moyen Âge ; les œuvres présentées en série, comme les pains votifs ou les ex-voto, répondent à des performances artistiques filmées. La diversité des formats, des époques et des contextes culturels nourrit les multiples facettes du sujet.
Certaines œuvres d’artistes contemporains sont par ailleurs montrées pour la première fois, comme le travail de Léa Belooussovitch. Les photographies de Gali Eytan ont été réalisées spécifiquement pour l’exposition.
Regardera-t-on les images autrement à l’issue de l’exposition ?
Jérémie Koering : Dans la dernière section de l’exposition, les artistes questionnent la production d’images, et cherchent même à les faire disparaître en utilisant leur propre corps comme médium de production artistique, entre fabrication d’images par la bouche et processus de digestion.
La visite s’achève par la diffusion d’un extrait du film Videodrome de David Cronenberg montrant une bouche sortant d’une télévision et « avalant » un homme. En jouant sur la fin / faim de l’image, on assiste dès lors à un renversement du principe d’incorporation exposé tout au long du parcours. Ce n’est plus l’homme qui mange l’image, mais l’image qui mange l’homme. D’une certaine façon, cette surconsommation visuelle nous rend comestibles et annonce une forme de disparition contre laquelle il faudrait trouver les moyens de résister…
Cette exposition confronte la pratique à la diversité des imaginaires (religieux, philosophique, littéraire, artistique, politique) qui la portent, dans un parcours oscillant entre incorporation métaphorique et ingestion réelle des images.
Peintures, sculptures en bois ou en pierre, gravures, estampes, photographies, films de fiction et ethnographiques, hosties, gaufres, gâteaux et pains figurés, mets sculptés, moules, amulettes… 435 œuvres ponctuent le parcours de l’exposition, dont 250 proviennent des collections du Mucem ; beaucoup d’entre elles sont habituellement conservées dans les chambres froides des réserves du musée.
L’exposition est réalisée avec la participation exceptionnelle de la Bibliothèque nationale de France, qui accorde un prêt de 42 œuvres.
Commissariat
Jérémie Koering, professeur à l’université de Fribourg (commissaire général)
Raphaël Bories, conservateur responsable du pôle Croyances et religions au Mucem (commissaire associé)
Manger une image, quelle drôle d’idée !
Et pourtant on ne cesse de s’en repaître, depuis la plus lointaine Antiquité jusqu’à nos jours, notamment en Europe et en Méditerranée. Alors comment expliquer pareille attitude à leur égard ?

Pourquoi incorporer une image, la prendre en soi, au risque de la détruire, plutôt que l’observer sagement à distance ? Quelles fonctions peuvent être attribuées à ces gestes, à cette expérience si particulière des images ? Que révèle de nous-mêmes et de nos sociétés semblable comportement ?
L’exposition « Manger les images » répond à ces questions en montrant que l’ingestion d’un objet figuré permet de loger dans la nuit de son corps ce qui est susceptible de nous soigner, nous protéger, nous transformer, mais aussi nous offrir les moyens d’apprendre, de résister, de jouer, de rêver et de participer à la vie de communautés dédiées.

Autour de l'exposition
Entretien avec Jérémie Koering et Raphaël Bories, commissaires de l’exposition
Manger une image plutôt que la contempler, n’est-ce pas un paradoxe ?
Jérémie Koering : À première vue, ce phénomène est en effet contre-intuitif puisque notre éducation nous pousse à imaginer qu’une image est faite pour être regardée et tenue à distance. Et pourtant, l’exposition s’attache à révéler que notre rapport aux images convoque d’autres sens ; le goût et le toucher sont ainsi souvent entremêlés. Si l’ingestion peut être métaphorique, notamment dans la littérature artistique, la consommation d’images est parfois bien réelle. La relation entretenue avec l’image dépasse alors la simple contemplation, et il faut aller plus loin et passer à une relation corporelle à l’objet figuratif.
Manger une image, c’est donc refuser qu’elle reste à distance et cet étrange désir de la prendre en soi remonte à la nuit des temps. La multiplication de ces occurrences dans l’histoire, très différentes selon les époques et les lieux, m’a mené à consigner mon travail de recherche dans un ouvrage publié en 2021, Les iconophages. Une histoire de l’ingestion des images (Actes Sud)1.
Alors, pour quelles raisons mange-t-on des images ?
Jérémie Koering : On les consomme pour deux grandes raisons. La première, souvent inscrite dans un cadre religieux, cultuel ou magique, repose sur l’idée que l’image porte une force, une puissance supranaturelle: l’ingestion de l’objet figuré ou de l’artéfact figuratif permet de se soigner, de se protéger d’un mal ou de s’unir au divin en captant la vertu qu’elle véhicule. Cette notion est très présente depuis l’Antiquité, dans des religions aussi différentes que les religions polythéistes de l’Égypte, de la Grèce et de la Rome antiques, ou dans les religions du Livre – l’ingestion du texte permet alors de transmettre le savoir.
La seconde « raison » tient plus spécifiquement au rôle fédérateur qu’on leur attribue: ingérer une image qui nous représente permet de renforcer le lien collectif en partageant une certaine vision du monde.
Les images nous aident alors à vivre ensemble, et deviennent des vecteurs de cohésion sociale. Beaucoup d’images comestibles sont ainsi produites pour être consommées en communauté lors d’événements comme des mariages ou des naissances (gâteaux, sculptures, confiseries…), mais également dans des contextes religieux ou politiques.
L’iconophagie peut-elle être un acte de contestation ?
Raphaël Bories : Tout à fait, l’image peut être mangée par contestation, par exemple afin de mettre en scène la destitution d’un dirigeant politique – il s’agit alors principalement de caricatures et non d’images réellement comestibles. Les artistes contemporains en ont parfois fait un espace de réflexion politique, afin de se soulever face à ce qui semble insoutenable, comme Micha Laury et ses soldats en chocolat, mettant en évidence la faculté de l’art à contester l’ordre des choses.
L’iconophagie cherche alors à recomposer ou renverser le monde tel qu’il est établi – une idée que l’on retrouve principalement chez les artistes bien sûr, mais également chez les enfants.
On peut également manger une image dans un désir de pouvoir, d’absorption qui vire à la destruction et le visiteur y sera confronté dès l’introduction, avec la diffusion d’un extrait du film Red Dragon montrant un homme dévorant une aquarelle de William Blake dans une pulsion frénétique. Dans « Manger les images », l’iconophagie oscille en permanence entre dimension métaphorique et réelle, mais également entre « bonne » et «mauvaise ingestion ».
Comment s’articule le parcours de « Manger les images » ?
Jérémie Koering : La première partie de l’exposition, Imaginaires de l’ingestion, nous explique pourquoi on a de tout temps incorporé une image ou un texte afin d’acquérir une forme de savoir ou de sagesse, et met en évidence l’importance de ce geste dans la culture occidentale.
La deuxième partie, Images salvatrices, et la troisième partie, Banquets d’images, déroulent les deux grandes motivations menant à l’ingestion des images précédemment détaillées : on consomme une image pour se soigner ou se protéger, ou alors pour créer du commun.
Ces trois sections sont intimement liées et répondent, ensemble, à la grande question soulevée par l’exposition: pourquoi mangeons-nous des images ?
Comment l’exposition s’inscrit-elle dans le projet scientifique et culturel du Mucem ?
Raphaël Bories : L’exposition est abordée sous un prisme multidisciplinaire – histoire, histoire de l’art, création contemporaine, anthropologie – intimement lié au projet scientifique et culturel du Mucem, dont la vocation est justement d’appréhender des sujets dans une pluralité d’approches.
L’iconophagie est par ailleurs une pratique dont on trouve de très nombreux témoignages en Europe et dans le bassin méditerranéen, même si l’exposition propose aussi une ouverture vers les pratiques d’Amérique latine, et notamment du Mexique.
C’est enfin un sujet qui fait véritablement écho aux collections du musée et à leurs spécificités. Cette question des images comestibles est liée à toute une série d’objets collectés et conservés par le Mucem, et avant lui par les musées qui l’ont précédé et dont il est l’héritier : le musée national des Arts et Traditions populaires, le musée de l’Homme et le musée d’Ethnographie du Trocadéro.
De nombreuses institutions prêteuses enrichissent l’exposition en reflétant la diversité des époques et des sociétés concernées par l’iconophagie : Bibliothèque nationale de France, musée national du Prado, musée du Louvre, musée du Quai Branly – Jacques Chirac, musée de Cluny et bien d’autres encore.
Justement, à quelle typologie d’œuvres nous attendre ?
Raphaël Bories : Plus de 430 œuvres et objets sont présentés dans l’exposition, dont 250 proviennent des collections du Mucem. Les denrées alimentaires, habituellement conservées dans les chambres froides du musée, sont ainsi montrées au public et replacées dans des contextes d’utilisation très variés. De nombreux objets sont issus des collectes de terrain, et s’accompagnent de matière documentaire (photos, films ethnographiques, entretiens…) permettant de les contextualiser.
Dans « Manger les images », les amulettes de l’Égypte antique côtoient les œuvres d’artistes contemporains ; les œuvres majeures du XVIIe siècle dialoguent avec les moules à hosties du Moyen Âge ; les œuvres présentées en série, comme les pains votifs ou les ex-voto, répondent à des performances artistiques filmées. La diversité des formats, des époques et des contextes culturels nourrit les multiples facettes du sujet.
Certaines œuvres d’artistes contemporains sont par ailleurs montrées pour la première fois, comme le travail de Léa Belooussovitch. Les photographies de Gali Eytan ont été réalisées spécifiquement pour l’exposition.
Regardera-t-on les images autrement à l’issue de l’exposition ?
Jérémie Koering : Dans la dernière section de l’exposition, les artistes questionnent la production d’images, et cherchent même à les faire disparaître en utilisant leur propre corps comme médium de production artistique, entre fabrication d’images par la bouche et processus de digestion.
La visite s’achève par la diffusion d’un extrait du film Videodrome de David Cronenberg montrant une bouche sortant d’une télévision et « avalant » un homme. En jouant sur la fin / faim de l’image, on assiste dès lors à un renversement du principe d’incorporation exposé tout au long du parcours. Ce n’est plus l’homme qui mange l’image, mais l’image qui mange l’homme. D’une certaine façon, cette surconsommation visuelle nous rend comestibles et annonce une forme de disparition contre laquelle il faudrait trouver les moyens de résister…

Cette exposition confronte la pratique à la diversité des imaginaires (religieux, philosophique, littéraire, artistique, politique) qui la portent, dans un parcours oscillant entre incorporation métaphorique et ingestion réelle des images.
Peintures, sculptures en bois ou en pierre, gravures, estampes, photographies, films de fiction et ethnographiques, hosties, gaufres, gâteaux et pains figurés, mets sculptés, moules, amulettes… 435 œuvres ponctuent le parcours de l’exposition, dont 250 proviennent des collections du Mucem ; beaucoup d’entre elles sont habituellement conservées dans les chambres froides des réserves du musée.
L’exposition est réalisée avec la participation exceptionnelle de la Bibliothèque nationale de France, qui accorde un prêt de 42 œuvres.
Commissariat
Jérémie Koering, professeur à l’université de Fribourg (commissaire général)
Raphaël Bories, conservateur responsable du pôle Croyances et religions au Mucem (commissaire associé)









