char de parade
Numéro d'inventaire : 2002.10.1.1-2Description
Création
Lieu : Fort-de-France, Martinique, FranceDate : 2002Ce char de parade a été créé pour le carnaval 2002 de Fort de France en Martinique. Il a fait l'objet d'une restauration par son auteur en 2003. / Oeuvre artisanale à plusieurs mains.
Usage
Lieu : Fort-de-France, Martinique, FranceDate : 2002FONCTION DE L'OBJET : L?objet était disposé sur une vieille voiture non-immatriculée, l?ensemble constituant un char. LE CARNAVAL MARTINIQUAIS : Le carnaval est une fête populaire à laquelle est convié l?ensemble de la population. Il est le lieu de revendications politiques, identitaires , sociales ou de revalorisation de la culture locale. Le carnaval est aussi, et surtout une fête de transgression qui sert d?exutoire à la société et permet de faire diminuer les tensions. L?attentat de New-York a été un traumatisme planétaire, dont l?impact a été accru par le caractère spectaculaire et par la retransmission télévisée de l?événement. Le carnaval de Martinique, contrairement à d?autres (Rio, Bâle, Berne) s?enracine dans une tradition profonde liée à la souffrance, dans un besoin d?expiation collective touchant l?ensemble de la population. Les autorités admettent de céder aux participants une totale liberté sans même tenter de canaliser la foule par l?intervention des forces de police. C?est ainsi que les craintes et les peurs s?expriment, quelquefois avec violence, avec ironie ou transgression. Par conséquent, de manière très libertaire, le carnaval de Martinique constitue une possibilité d?expression individuelle et collective pour l?ensemble de la société. En effet, il y a une contestation officielle (l?euro en 2002), mais il y a parallèlement, un carnaval « sauvage » qui traduit les préoccupations individuelles. Par ailleurs, on peut parler d?un réel phénomène de spectacularisation qui vise en particulier à parler des rapports entre maître/esclave ou dominé/dominant. Cette problématique que l?on retrouve sur le char de parade se manifeste aussi par la présence des « neg gwo siro » qui défilent par petits groupes, enduits de mélasse et de charbon de bois et dont les gestes sont des réminiscences de l?esclavagisme. SIGNIFICATION DES MOTIFS : Cette oeuvre a une dimension politique et provocatrice. En effet, elle évoque un événement historique contemporain majeur qui a marqué les consciences, celui de l?effondrement des Twin Towers à la suite d?un attentat terroriste commandité par Oussama Ben Laden du réseau Al-Qaida. Elle symbolise les tensions du monde contemporain sous le mode de la transgression et de la sexualité. Cette oeuvre parle des rapports de forces dans le monde entre l?Orient et l?Occident, symbolisés par les positions sexuelles des deux protagonistes, entre dominant et dominé. Leurs sexes masculins sont devenus leurs instruments de bataille, soit pour Bush un missile, et pour Ben Laden un avion. Cette oeuvre apparaît donc symptomatique du Carnaval martiniquais car, comme le souligne Jacqueline Rosemain, le carnaval est un exutoire, un spectacle éblouissant où rivalisent de beauté et d?originalité les chars, les déguisements, les masques, les chants et où « le sexe est l?obsession, il est le thème de tous les chants à l?exception des politiques. » UNE OEUVRE EMBLEMATIQUE : Ce char de parade a ceci d?original : il opère la combinaison entre l?aspect politique et l?usage de la thématique de la sexualité. En outre, si l?on considère avec intérêt le fait que le carnaval 2002 de Martinique avait pour thème officiel l?Euro, on peut davantage saisir l?originalité du thème du char de parade choisi par son propriétaire. On saisit alors la double thématique du char de dimensions événementielles. En effet, le char reprend, d?une part, la thématique générale du carnaval sur l?Euro avec l?inscription : « Euro coke mon ». D?autre part, l?essentiel de la représentation renvoie aux attentats terroristes du 11 septembre 2001. Selon les dires du commanditaire de l?oeuvre, le thème a été choisi spontanément pour son caractère marquant. Ce fut le cas également d?autres participants au carnaval de Martinique en 2002 déguisés en Ben Laden (ils étaient au nombre de 5 ou 6). À ce titre, cet objet témoigne d?une combinaison incroyable entre la tradition dans son sens le plus classique, et la modernité. COMPARAISONS : En comparaison, les cartes postales et photographies figurant des chars de parade en 1907 lors du Carnaval de Nice par exemple , présentent une grande différence de sens : bien que de construction plus récente , le carnaval martiniquais ne semble pas oublier ses origines et les liens étroits qu?il entretient avec la recherche de ses racines et le désir d?émancipation d?une population marquée par le colonialisme. Le sens qu?apportent les martiniquais au carnaval en tant que lieu d?expression et de liberté semble être intact et vivace. Il se traduit par une implication entière de la population pour le carnaval, animée par un goût pour l?improvisation, la dérision et l?irrévérencieux. Certes, le carnaval de Nice n?est non plus pas dénué de références à l?actualité , mais, peut-être parce qu?il connaît une dimension plus touristique, il apparaît plus conventionnel et moins transgressif . Dans la mesure où il parle d?un evénement contemporain, on peut aussi comparer ce char de parade avec des oeuvres d? « art savant » qui sont des relectures d?événements historiques majeurs. Parmi des milliers d?autres, on peut considérer comme caractéristiques de cette veine artistique particulièrement féconde au XIXe siècle des tableaux comme : « Le radeau de la Méduse » de Géricault (1819, Musée du Louvre), « Dos de Mayo » ou « Tres de Mayo » de Goya (1814, Musée du Prado), « Guernica » de Picasso (1937, Musée Reina Sofia à Madrid). Mais, à l?évidence, ces références formelles ne sont guère heuristiques. Ne le sont apparemment guère davantage celles que l?on pourrait faire avec des ex-voto figurant un accident : accident de véhicule ou de charrette tels l?ex-voto peint représentant « un homme précipité avec sa carriole dans une rivière » (1901, huile sur bois, MuCEM, n° 1989.28.5) ou celui avec un « accident de charrette » (1847, huile sur bois, MuCEM, n° 1989.28.3) ; accident de vélocipède comme sur l?ex-voto avec un « cycliste renversé devant un cheval cabré » (1899, huile sur bois, MuCEM, n° 1983.28.6) ; ou bien, accident en mer avec l?huile sur bois intitulée «voeux de Donatien Dubourg » (1849, MuCEM, n° 1969.79.1). Enfin, un autre exemple, mérite d?être cité : l?ex-voto de Notre-Dame de La Peinière (Ille-et-Vilaine) constitué de débris d?avion, apporté par le lieutenant François Porteu de La Morandière, tombé d?avion sans parachute et miraculeusement sauvé. Il s?agit là de demandes d?intercessions ou de remerciements pour des grâces accomplies. La dimension religieuse d?un ex-voto, image de la dévotion d?un particulier envers une divinité implorée, pourrait sembler de prime abord opposée à l?aspect païen du char de parade de Martinique. Toutefois, si on prend en compte le fait que les accidents représentés constituent toujours un traumatisme collectif qu?il faut surmonter, il apparaît une certaine communauté de fonction entre un objet carnavalesque et un ex-voto. En effet, le char de parade comme les exemples d?ex-voto cités précédemment tendent, par le biais de la représentation plus ou moins fidèle d?un événement, à évacuer les conséquences psychologiques d?un fait traumatisant, sur le mode de la transgression pour le premier, et d?imploration pour les autres. Ils révèlent ou restaurent l?identité collective et l?ordre social en alimentant la convivialité des vivants, en réparant le tissu social perturbé par un accident. L?accident n?est jamais un événement qui touche une seule personne voire même un petit groupe de victimes ; il implique l?ensemble de la population et constitue une rupture qu?il faut combler. L?enjeu d?un ex-voto ou de ce char de parade est d?évacuer la terreur de sa propre disparition (rappelée à tous par un événement traumatisant), de préserver ou reconstituer l?identité et la survie du corps social. L?église ou le carnaval, qui sont les lieux respectifs des ex-voto ou de ce char de parade, sont les réceptacles de ce besoin de cohésion, de lutte entre la vie et la mort. Ces exercices collectifs se perpétuent bien que notre société tente de contrôler leur part d?irrationalité. Ils constituent alors des signes de survivances de solidarité communautaire dans la mesure où ces pratiques unissent et réinsèrent les individus dans une représentation collective. Ainsi, il s?avère que les ex-voto et ce char de parade sont comparables : ils permettent d?expurger l?idée de mort en exaltant la vie. Ils traduisent à la fois une vision du miracle de la vie et l?angoisse de la mort.
Description détaillée
Le char de parade est composé de plusieurs plaques en contre-plaqué qui sont peintes, clouées et vissées. Des éléments en matières plastiques sont vissés ou cloués sur la structure en contre-plaqué. Les poupées en plastique portent des robes en tissu partiellement peint. / ORGANISATION GENERALE DU CHAR DE PARADE :
L'élément central du char de parade est constitué d?une caisse peinte et évidée qui représente une tour de bureaux du World Trade Center de New York. Au premier plan, un avion est prêt à percuter la tour et des poupées en plastique sont disposées à l'intérieur de la caisse et apparaissent dans deux fênetres, une autre saute de la Tour et deux sont gisantes au sol. Au second plan, une plaque reliée à la caisse par des étais de bois surmonte l?ensemble. A ce niveau supérieur, une poupée et deux écriteaux sont disposés sur la caisse. Sur chacun des côtés latéraux est fixée une planche de contreplaqué peinte représentant Oussama Ben Laden et George W. Bush, l?un sodomisant l?autre et vice-versa. DESCRIPTION DE LA FACE FRONTALE : L?ensemble de la face frontale comporte au fond, en haut, trois écriteaux et une poupée en plastique. La plus haute des planches inscrites en lettres majuscules peintes en blanc sur fond noir porte l'inscription : « L?EURO KACOKE MOUN ». En dessous, des motifs sont peints : des hachures jaunes sur fond blanc, 13 étoiles blanches formant un cercle sur fond jaune, des formes géométriques roses et noires. La deuxième planche, à gauche, porte également une inscription en lettres majuscules peintes en rose sur fond noir : « LA NOUVELLE FILLE DE L?ANNEE 2004 [le 4 est peint en blanc]. JE SERS LES HOMMES AUSSI. » A la droite de ce panneau, une poupée en plastique d?une quarantaine de centimètres est disposée sur la caisse, assise, la jambe gauche amputée, et la droite tendue avec un clou planté au niveau du genou. Ses cheveux blonds sont rabattus en avant et cachent ainsi son visage. Sur son bras droit sont maintenus par des fils barbelés et un clou des éléments en plastique. Sur son nombril, un clou planté relié à un fin tuyau est ajouté et, juste en dessous, un godemiché rose. Elle présente des traces de brûlures sur son bras droit. Une troisième planche, disposée à la manière d?un fronton, porte une inscription en lettres majuscules blanches sur fond noir : « WORLD TRADE CENTER ». En dessous, l?ensemble figure un édifice à large balcon comprenant deux fenêtres cintrées disposées de part et d?autre d?une porte centrale. La planche peinte représente une tour de bureaux se détachant sur un ciel bleu avec quelques nuages blancs. Or cette tour n?est visible que dans sa partie supérieure puisque sa vision d?ensemble est altérée par des traits barbouillés de couleurs rouges et noires. La bande horizontale que forme ce désordre de traits et de couleurs évoque les flammes d?un incendie. À l?intérieur de la structure, au niveau des ouvertures formant fenêtres, sont disposées deux poupées. Au niveau de la fenêtre gauche, la première apparaît de face, en buste, les bras cloués sur le parapet. Elle porte des vêtements de couleurs rose et bleu. De même, la seconde, une poupée Barbie nue, apparaît derrière la fenêtre droite. D?une vingtaine de centimètres, un avion en plastique de chasse portant les couleurs de l?armée, vert kaki et beige, et des éléments collés (une tête de mort, une étoile blanche sur cercle noir et une inscription « Tomcat ») est suspendu à l?aide d?un câble au niveau de l?entrée principale comme s?il rentrait dans l?édifice. Sur le balcon, à droite, est clouée une poupée. Ses bras en l?air, sa position inclinée et ses pieds dans le vide évoquent l?idée d?une chute. Au niveau du sol, au milieu, une autre poupée est assise, les jambes tendues, les bras ballants. Elle est bariolée de rouge et de noir, couleurs utilisées également pour représenter ce que nous avons identifié comme un feu. Ainsi, il pourrait s?agir de blessures ou de brûlures. À sa gauche, une Barbie est allongée au sol, brisée en plusieurs morceaux, également recouverte de peinture de couleurs rouge et noire. Un haut-parleur d?une dizaine de centimètres ferme la partie gauche. DESCRIPTION DES FACES LATERALES : Chacune des deux faces latérales comporte des motifs qui se renvoient l?un à l?autre symétriquement. La face latérale droite comprend deux parties rajoutées. Sur la partie supérieure, une planche peinte en noir porte une inscription en majuscules de couleur blanche : « BUSH BEN LADEN ». Elle renvoie donc à deux personnalités : à l?ancien Président des Etats-Unis en fonction à l?époque de la création de l?oeuvre : George W. Bush ; et au terroriste d?Al Qaida, recherché par la CIA pour avoir commandité les attentats du 11 Septembre 2001 : Oussama Ben Laden. Sur la partie inférieure constituée d?une planche clouée sur la caisse, sont figurés ces deux personnages. Bush, à droite, est représenté debout, de trois quarts. Sa peau nue est peinte de couleur blanche. À la place de son sexe figure un objet conique qui figure une bombe ou un missile. Il regarde en direction de l?autre personnage, Ben Laden, qu?il sodomise. Ce dernier est allongé sur une figuration des montagnes afghanes, nu, les mains menottées à l?arrière du dos. Sa tête est tournée face à nous. Sa couleur de peau est d?un jaune clair couleur d'oeuf. Il porte une barbe noire et un chapeau blanc de forme rectangulaire, éléments emblématiques de la religion musulmane. Il est surmonté d?une inscription en blanc sur fond bleu : « BOUM ». La face latérale gauche fonctionne de la même manière que la face latérale droite. Dans sa partie supérieure, une planche peinte en noir comprend une inscription en lettres majuscules blanches : « COKE MON 2002 ». Dans sa partie inférieure, une planche tenue par une vis représente deux personnages. Il s?agit à nouveau de Bush et de Ben Laden. Bush est représenté à quatre pattes, nu, face tournée vers le spectateur. Sa peau est peinte en blanc, ses cheveux en gris et ses lèvres rouges se dégagent de l?ensemble. Son regard est inquiet et ses yeux comme injectés de sang. Derrière lui, Oussama Ben Laden est debout, de profil, posant sa main gauche sur la taille de Bush qu?il sodomise avec un sexe transformé en avion de combat. Une inscription surmonte l?ensemble en blanc sur fond bleu : « VROUM ». RESUME : Ainsi, il s?agit d?une représentation figurative pour l?essentiel, peinte ou composée d?éléments rapportés. Les personnages principaux, Bush et Ben Laden, sont peints dans un style qu?on pourrait qualifier de naïf. La tour peinte sur la planche frontale ainsi que la structure elle-même formant un édifice sont des représentations des Twin Towers au moment des attentats du 11 Septembre 2001.Inscriptions
Concernant la représentation
L'EURO KACOKE MOUN ("L'EURO KACOKE MOUN" est peint en blanc sur fond noir sur la plus haute planche. En créole, « koke » signifie, dans un registre grossier et vulgaire, « baiser ». « Moun » signifie « nous ». La traduction est donc : « l?euro nous baise », allusion directe à la campagne menée en 2002 pour l?adoption de la monnaie unique européenne et au sentiment populaire que cette nouvelle monnaie était destinée à faire empirer les conditions de résistance des « petits » au profit des « grands ». C'est le personnage de « l? Euro » (mannequin plus grand que nature portant une immense pièce d?un euro) qui a été « Vaval » en février 2002 : c?est lui qu?on a officiellement promené lors des « vidés », à qui l?on a fait son procès, que l?on a condamné, puis que l?on a brûlé le soir du mercredi des Cendres .), sur la faceWORLD TRADE CENTER (« WORLD TRADE CENTER » : Une planche sur la face frontale du char, disposée à la manière d?un fronton, porte cette inscription en lettres majuscules blanches sur fond noir.), sur la faceVROUM (« VROUM ». Cette onomatopée, évocation du bruit d?un moteur, de la vitesse, est inscrite sur la face latérale gauche.), sur le côtéBOUM (« BOUM » : cette onomatopée, évocation d?une explosion, est inscrite sur la face latérale droite en dessus de la représentation de Ben Laden.), sur le côté(Une planche sur la face frontale du char, à gauche, porte une inscription en lettres majuscules peintes en rose sur fond noir : « LA NOUVELLE FILLE DE L?ANNEE 2004 [le 4 est peint en blanc]. JE SERS LES HOMMES AUSSI. »), sur la faceBUSH BEN LADEN (« BUSH BEN LADEN » : Cette mention nomme les personnages figurés sur les deux faces latérales de l?oeuvre. Composée de lettres majuscules de couleur blanche, elle est inscrite sur une planche peinte en noir.), sur le côtéCOKE MON 2002 ("COKE MON 2002" : est inscrit en lettres majuscules blanches dans la partie supérieure de la face latérale sur une planche peinte en noir. 2002 correspond à l?année du carnaval pour lequel ce char a été initialement fait. En créole, « koke » signifie dans un registre vulgaire, « baiser » et « mon », « moi ». Donc, la signification de ce slogan se trouve dans sa traduction : « 2002 me baise », ou, de manière encore plus grossière : « 2002 m?a baisé la gueule ».), sur le côtéDécor
- Ben Laden, Bush Georges W.
Matériaux et techniques
- contre-plaqué : peint, cloué, vissé
- matière plastique : vissé, peint, cloué
- clous, fil électrique, aluminium
- tissu : peint
Dimensions et poids
- Hauteur : 1,195 m
- Largeur : 75 cm
- Longueur : 90 cm
- Poids : 36,4 kg
Provenance et historique
Découverte - collecte
Date : 2002Collecteur : Michel Colardellechez l'utilisateurExposition Mucem
Le Monde à l'Envers. Carnavals et Mascarades d’Europe et de Méditerranée
Date : 26 mars 2014 - 25 août 2014Bibliographie
- [Livre] Fabre, Daniel. 1992. Carnaval ou la fête à l'envers. 159 p. (Cote bibliothèque Mucem : 1B THE 303)
- [Catalogue] Pizzorni, Florence. 1998. Tropiques métis.
Mots-clés
Thématique
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Sujet
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Décor
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